vendredi 7 novembre 2014

La forteresse Alamo

Trois heures du matin et je ne dors pas.
Je les attends.
Les chiens sont à mes pieds. Ils somnolent, la tête sur la patte.
Tout est éteint dans la maison, sauf le feu qui crépite dans l'âtre et qui projette sa lumière orangée et ses ombres mouvantes sur les êtres et les choses.
Assis dans mon fauteuil club, je caresse ma joue avec le canon de mon fusil.
Machinalement, je vérifie la sûreté. J'ai une cartouche dans la chambre... De l'autre main, je cherche la boite de munitions sur la table à mes côtés. Elle y est encore. Je suis prêt.

Soudain, les chiens lèvent la tête.
Ils ont entendu quelque chose, là-bas, dehors...
Ils se dressent immédiatement sur leurs quatre pattes.
Je les retiens pour qu'ils n'aboient pas. Je les caresse tour à tour de ma main libre pour les remercier.
Silencieusement et précautionneusement, je m'approche de la fenêtre.
Je risque un œil en me cachant dans une tenture. J'en ai vu deux, qui ont couru se dissimuler derrière un buisson.
Combien sont-ils ? Une quinzaine, certainement. Je suis seul. Je n'ai aucune chance.

Les chiens commencent à gémir. D'un geste impérieux, je les intime au silence. Le dressage l'emporte encore sur l'instinct. Ils s'assoient devant le feu.

Je vérifie de nouveau la fenêtre : il me semble en avoir repéré trois de plus courir entre les arbres.
C'est l'heure.
Je casse le carreau de la fenêtre avec le canon. J'épaule et aligne une cible dans la lunette. Je retiens ma respiration, je reprends tranquillement le jeu de la détente, je presse encore un peu... La détonation synchrone du recul. Excellent tir au but, à tuer. Sans un cri, un homme s'écroule en contrebas.
C'est le signal. Les coups vont commencer à pleuvoir. Ils n'ont pas encore identifié l'origine du tir. J'en profite pour chercher une nouvelle cible. Là ! Il court, de face, dans ma direction. De nouveau l’œil dans la lunette. Je réarme. La routine, le coup de feu, le recul, le type, stoppé net. Et de deux.

Ça commence à bouger autour de moi. La vitre explose. J'aurais du éteindre le feu... Les chiens se précipitent en aboyant vers la porte. Ça crache dans tous les coins. Je me baisse en réarmant. Les murs sont criblés de projectiles.

La porte commence à trembler. Le lourd canapé que j'ai mis devant tient le coup. Pour l'instant. Les coups de feu se calment. Le temps de recharger... Ou de manigancer quelque chose. Il doit y en avoir quatre ou cinq derrière la porte. Je profite de l'accalmie pour aller récupérer mon fusil à gros gibier. J'ai un peu modifié la charge de la munition... Je me lève, crosse à la ceinture. Le premier coup est particulièrement violent. L'arme m'échappe presque, la porte vole en éclat dans un brouillard poussiéreux. J'entends un cri affreux. J'entr'aperçois dans la fumée l'un d'entre eux qui porte les mains à ses yeux : les échardes, et peut-être un peu de grenaille... Et de trois. Les chiens s'échappent en sautant par-dessus le canapé. Bon vent les gars. Essayez de vous trouver un meilleur maître... Je réarme, et je tire. Seconde explosion de porte, deux hommes partent en arrière et j'ai à peine le temps de voir leur sang gicler. Je me plaque au sol aussitôt car l'avalanche de plomb reprend de plus belle depuis les côtés. Et de cinq.

En détruisant ma porte, j'ai ouvert une brèche irrémédiable. Je me cale derrière une lourde table renversée en espérant qu'elle soit à l'épreuve des balles. De là, je suis normalement préservé des tirs latéraux et j'ai une bonne ligne de mire vers l'entrée. J'ai récupéré mon fusil à lunette. S'ils la jouent "héroïque", ce sera un carnage. J'en vois deux qui s'approchent. Ils se planquent à quatre pattes derrière le canapé miraculeusement épargné. Je pense à ma femme : de toute façon, elle ne l'aimait pas, ce divan... J'épaule, j'arrête ma respiration. Deux coups à gauche, deux coups à droite. Deux cris successifs. Et de sept.

Soudain, à droite, un changement infime de luminosité. Je tourne la tête. Un grand type dans la fenêtre en train de m'aligner avec des lunettes de vision nocturne. Dans un réflexe je roule sur le côté et j'échappe à la première rafale. Couché dans les éclats de verre, je saisis ma lampe torche et lui balance le faisceau dans la gueule : ça marche ! Ébloui, il a un mouvement de recul. J'en profite pour récupérer mon pistolet de l'autre main. Énorme coup de chance : je le touche du premier coup en pleine tête. Encore un mec trahi par la technique... Et de huit.

Mais pendant ce temps, la porte était restée sans surveillance. Trois types se sont infiltrés en enjambant le canapé. Je leur balance la lampe torche et je profite de l'instant de surprise pour les shooter au pistolet. J'ai le palpitant et l'adrénaline au maximum. Je ne respire plus. Ce ne serait pas aussi flippant que j'apprécierais presque la sensation. Mieux que la sortie des vestiaires... J'en blesse au moins deux et j'étale le troisième. Je suis debout et ça crépite fort autour de moi. Des escarbilles me rentrent dans la peau. Une arme automatique sur une boiserie certainement... Je ne sens plus la douleur. Je continue de presser la détente pendant quelques secondes alors que le chargeur est vide. Vern, bon sang, calme toi ! Je regagne mon abri précaire en me baissant. C'est un putain de miracle si je n'ai pas été touché. Je respire à nouveau, dos contre la table qui a tenu le coup. Heureusement... Une accalmie maintenant. Combien de temps depuis le début de l'attaque ? Trente secondes ? Deux minutes ? Une heure ? Le temps ne compte plus, désormais. Le jeu se poursuivra jusqu'au prochain en-avant.

Je tente de reprendre mes esprits. Neuf, peut-être onze... Le combat devient moins inégal. Voilà que je me remets à espérer maintenant. Je vais peut-être m'en sortir, finalement... Arrête de rêver, Vern. C'est l'heure et tu le sais très bien... Les mecs qui t'attendent dehors ne te laisseront jamais repartir comme tu es venu. Je profite de la trêve pour vérifier mes armes. Je change le chargeur du pistolet et du fusil à lunette. Je reprends le gros calibre en main. Je sens que je vais avoir besoin de dispersion...

Derrière moi, un objet vient d'être lancé qui rebondit et s'arrête. Qu'est-ce que c'est que ce truc ? J'entends un échappement. Puis un second lancé. L'atmosphère devient acre et enfumée. Des lacrymogènes ! Mon intuition avait été la bonne. La lunette m'est désormais inutile. Je commence à pleurer. Je n'y vois plus rien qu'une buée blanchâtre. Je ferme les yeux et je compte jusqu'à dix. Je les entends qui approchent. Il sont quatre, je le sais. Ils ont dû enfiler des masques : je les écoute respirer.
Dix : je me lève. Je tire au jugé. A bout portant. En balayant l'espace sur 180 degrés. Ça doit faire du grabuge. Finalement, je vais peut-être m'en sortir.

Ou pas. Deux chocs, intenses, vifs, brefs, me clouent sur place et me coupent la respiration. Je suis touché. Je ne peux rien faire d'autre que lâcher mon fusil et tomber à genou. Je n'ai pas mal mais je réalise ce qui m'arrive. Je suis touché. Je ne vais pas m'en sortir, finalement. Machinalement, je cherche mon pistolet le long de ma cuisse. Je ne peux plus bouger que les bras. Mon torse est droit, comme paralysé et je ne vois rien que de la fumée blanche. Les yeux et la gorge me piquent atrocement. Enfin, je palpe la crosse. Mais une main m'empêche de m'en saisir et récupère le flingue.

Deux masques à gaz apparaissent dans la brume. Je les vois flous. Enfin, le fumigène commence à s'estomper. Les deux hommes enlèvent leurs groins. Je reconnais, avec ce qu'il me reste d'acuité visuelle, Brock et Franck. Brock tend le pistolet qu'il vient de me dérober à Franck. Franck semble hésiter un instant. Je regarde Franck. Je regarde Brock. Je regarde Brock. Je regarde Franck. Franck tend le pistolet en direction de mon front. Je ne sais pas pourquoi, je pense : "Où est mon bonnet ?"
Je regarde Franck. Je regarde Brock. Je dis :
-  Finissons-en, les gars. Faites-ça vite.

Et puis plus rien.

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